Comment entrer par l’écriture dans le travail de Charlotte Hubert, si performatif, illocutoire, et tellement pris dans la parole parlée ? Comment écrire sur un langage si vivant ? Je crois qu’on peut le faire en envisageant l’écriture comme l’un de ses « objets flottants », et aussi en y faisant venir ses mots à elle, en la citant. Il faut donc entrer dans ce travail si riche pour le faire tenir un instant.

Le travail artistique de Charlotte Hubert joue subtilement sur des éléments mouvants : réel et fiction, ironie et nostalgie, dessin et action, féminisme et minimalisme. La première personne du singulier tisse les récits qui s’entremêlent dans les différents projets : Je suis à l’art comme la sardine est à l’huile, Ma vie de château … Pourtant que l’on ne s’y méprenne pas, ce jeu sur le « Je » intervient comme un trompe-l’œil permanent. Plutôt qu’actrice, elle est donc metteuse en scène de ce qu’elle appelle ce « théâtre de l’intime » qui fait jouer des fantasmes subjectifs et des fictions partagées. Le monde de l’enfance constitue un horizon de projection constant. Certains matériaux et techniques y renvoient explicitement comme les dessins aux Crayola « coloriés à toute berzingue » la pâte à modeler du Mini Fuji, les joints en sucre glace de la baignoire en sucre. Cette mémoire enfantine nous interpelle parfois directement : Please we should talk about… est une formule qui revient souvent. Charlotte Hubert veut nous parler de sujets importants comme la colonie de vacances (Please we should talk about the summer camp) ou Sigmund Freud (Please we should talk about Sigmund Freud).

Il faut donc toujours lire les titres des œuvres, car ceux-là détournent avec ironie le sens des formes. En y regardant de près on découvre qu’une expérience traumatisante peut se cacher derrière une installation de poneys, une psychose être enfermée dans des livres monochromes, et un psychanalyste viennois être convoqué par un dessin sur papier japonais.
Ce langage original joue sur le registre de « l’incongru » plutôt que sur celui de « l’absurde » – car dans l’incongru, dit-elle, il y a du sens. Sa démarche est pleine de sens, il faut simplement accepter de le chercher en passant par des « chemins de traverse ». Le second degré sert aussi à déjouer les formes artistiques consacrées : la résidence, quand celle-ci se tient chez sa mère (Appel à résidences chez ma mère), les dispositifs muséaux quand l’audio-guide fonctionne avec un lecteur de cassettes (Ancêtre de l’audio-guide), le marché de l’art quand il s’agit de mettre en vente le panier de Laure Adler (Le panier de Laure Adler et sa lettre secrète).
La démarche de Charlotte Hubert navigue enfin dans un bleu omniprésent. Ses photographies comme ses actions ont pour fonds une eau familière, apaisante et inquiétante. La couleur se décline du translucide de la piscine municipale jusqu’à l’opacité picturale de l’océan, et elle y joue des scènes kitsch et rituelles (Cérémonie du thé par les pieds). Énigmatiques croisières, par exemple quand elle barbote toute habillée dans une piscine en plastique qui dérive en mer (La mer monte). Fragile baignade encore, que celle suggérée par la baignoire en sucre dont la forme cubique évoque une solidité bien conceptuelle, mais dont on sait bien qu’elle fondra aussitôt que l’on y versera de l’eau (Ablutions de corbeau).

« Je suis une plasticienne qui raconte des histoires » : écoutons donc Charlotte Hubert en regardant son travail artistique, et glissons-nous dans ce langage litanique et débordant, qui nous invite, et nous déprend.

Clélia Barbut
Châtelaine et Chercheure associée au CERLIS

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